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MAURICE EST ASSEZ MÛR POUR SE TENIR SUR SES DEUX JAMBES


Six décennies d’histoire et de contribution à l’économie mauricienne, la firme Blanche, Birger est récemment passée par un exercice de rebranding et est désormais connue comme ‘BIRGER.’. Son CEO, Jacques Harel, évoque cette nouvelle identité et parle du besoin urgent de reconnaître les compétences mauriciennes dans le processus d’informatisation de plusieurs secteurs de l’économie.


Dans 40 ans, votre société sera centenaire. Est-ce que le prochain entretien se fera face à un robot comme CEO ?

J’espère en tout cas qu’il n’y aura pas de robot, parce que sans les humains, ce ne sera plus amusant de travailler. Je pense que la relation humaine est fondamentale. Même si nous avons des bureaux à Maurice et dans toute la région, nous faisons l’effort de garder le contact humain aussi bien avec nos employés qu’avec nos clients. Si d’ici 40 ans, il n’y a que des robots, je pense qu’on aura raté quelque chose. Ceci étant dit, je pense que votre point est pertinent dans le sens que la technologie fait partie inhérente de notre vie quotidienne, une technologie dont on doit prendre avantage pour justement développer notre économie à Maurice et au niveau de la région. Mais j’espère sincèrement que les robots ne vont pas remplacer les êtres humains.

Mais au lieu de rapprocher davantage les humains, la technologie n’a-t-elle pas créé un fossé grandissant entre les humains, jusqu’à créer une désolidarisation des humains ?

C’est surtout la nouvelle génération qui est victime de cette désocialisation par rapport à l’utilisation de la technologie. J’espère que cet aspect est de court terme. Parce qu’à un moment donné, les gens se rendront compte qu’ils ne peuvent pas vivre avec un écran et que la relation humaine est importante. Et puis, étant donné que la technologie va prendre de l’essor dans les années à venir, cela engendrera des soucis en termes de sécurité. D’ailleurs, ils sont déjà présents. Donc, l’aspect sécurité va jouer un rôle important ; les gens seront méfiants de la technologie, avec une sorte d’invasion de la vie privée. Par rapport à cette éventuelle situation il y aura un retour aux traditions, un retour aux sources si vous préférez. C’est mon souhait.

Vous êtes à la tête d’une entreprise qu’on peut qualifier d’historique. Sentez-vous une vraie politique de l’État autour de votre secteur d’activités ?

Il ne faut pas oublier que Sir Anerood Jugnauth a été le précurseur de la cybercité d’Ébène. Mais, c’est vrai qu’on a perdu notre vision depuis 2005. Ce qui a été fait au niveau des TIC ne sont que des centres d’appels à gros volume et à petit prix. Malheureusement, ce ne sont pas des activités pérennes. Les opérateurs iront toujours là où le coût de production est le moins élevé. Il y a donc un besoin urgent de revoir la stratégie du pays pour vraiment créer un pilier de la technologie de l’information et de la communication. Et pour cela, il faut s’appuyer sur les Mauriciens, qui sont compétents, innovants et entrepreneurs. Et il faut davantage leur faire confiance.
 

« Ébène n’est pas vraiment une cybercité mais plutôt un centre financier. Créer l’infrastructure, je trouve l’initiative bonne. Ces espaces encouragent l’entrepreneuriat et l’innovation. Mais 10 cybercités sur les dix prochaines années, je ne pense pas que ce sera facile à soutenir, du moins pas pour le moment. Il faut procéder étape par étape »

Je pense aussi qu’aller vers la technologie de masse n’est pas la bonne stratégie ; il faudrait plutôt une stratégie de différenciation. Maurice pourra prendre avantage de quatre tendances mondiales. La première, c’est la technologie de l’information, soit tout ce qui est le big data et les réseaux sociaux. Et sur ce point, Maurice pourrait jouer sur l’aspect sécuritaire et devenir un secured hub de la technologie au niveau de la région. Deuxièmement, la gestion des ressources naturelles, en l’occurrence l’eau et l’alimentation, risque d’être un souci. Maurice, avec son statut d’ancien pays agricole et l’expertise accumulée au fil des années, peut prendre en charge cette gestion de la technologie dans le domaine agricole. Le troisième élément, c’est l’automatisation, qui a suscité l’intérêt de quelques usines textiles. C’est à la portée de Maurice et nos ingénieurs n’ont pas à pâlir. Quatrièmement, c’est au niveau de la santé, mais il faudra revoir la stratégie et ne pas se concentrer sur du volume de bas de gamme avec des petites marges qui ne sont pas pérennes.

Croyez-vous que votre société a les compétences pour informatiser la santé publique, par exemple ?

Il y a deux aspects à prendre en considération, soit le backend de la technologie, comprenant la mise en place des infrastructures, les réseaux et les systèmes de sécurité, et puis les applications. Si sur le premier point, nous avons les compétences, sur le deuxième, c’est une autre paire de manches. Ceci dit, nous avons recours à des partenaires afin de nous soutenir dans ces projets. Par exemple, en 2014, nous avons remporté le contrat de l’informatisation du port à Maurice après avoir eu le soutien d’un partenaire dans ce domaine. Donc, si demain vient un appel d’offres pour informatiser nos hôpitaux, nous y participerons volontiers. Mais attention, informatiser ne veut pas dire menace sur les emplois. Malheureusement, cette perception perdure et il faut sensibiliser les Mauriciens aux enjeux de l’informatisation.
 


 

« Il nous faut être réaliste : avoir un ministre formé dans le domaine technologique, c’est assez difficile. Mais un ministre qui a un sens de la vision, tout en s’encadrant de conseillers qui maîtrisent la technologie, en créant des opportunités d’investissement et des partenariats avec des pays voisins, et qui saura développer notre zone, voilà ce que j’attends »

Vous avez parlé de faire confiance aux Mauriciens. Est-ce que vous êtes amer concernant le projet de la carte d’identité biométrique qui a été alloué à une firme étrangère ?

Bien sûr. Ça me blesse, en tant que patriote. Car en allouant ce projet aux étrangers, on n’a pas fait confiance aux Mauriciens, qui sont capables d’entreprendre un tel projet. En tant qu’entrepreneur, je trouve dommage qu’on n’ait pas fait appel aux entreprises locales, car nous avons les compétences et l’expérience voulue pour pouvoir donner la solution à Maurice. Figurez-vous qu’à l’étranger, nos compétences sont reconnues et nous avons même entrepris pareil projet ailleurs. Je suis extrêmement déçu et je constate qu’il y a quelque chose d’incohérent dans la stratégie de développement.

Le budget fait provision pour 10 cybercités calquées sur le modèle d’Ébène. Pensez-vous que ce sera approprié ?

Excusez-moi, mais Ébène n’est pas vraiment une cybercité mais plutôt un centre financier. Créer l’infrastructure, je trouve l’initiative bonne. Ces espaces encouragent l’entrepreneuriat et l’innovation. Mais 10 cybercités sur les dix prochaines années, je ne pense pas que ce sera facile à soutenir, du moins pas pour le moment. Il faut procéder étape par étape.

Au niveau de l’environnement, il faut faire attention et promouvoir le développement durable, car le développement de l’île n’a pas été sujet à un plan d’urbanisation. A long terme, on peut en souffrir.

Peut-on souhaiter avoir une personne de la trempe de Steve Jobs pour conseiller nos politiques en matière de technologie ? Est-ce qu’on peut vous imaginer conseiller le ministre sur certains sujets ?

Si ce poste m’est proposé, ce sera un honneur d’aider mon pays. Mais oublions ma petite personne. Je pense que le secteur privé a suffisamment de personnes compétentes. Et il nous faut être réaliste : avoir un ministre formé dans le domaine technologique, c’est assez difficile. Mais un ministre qui a un sens de la vision, tout en s’encadrant de conseillers qui maîtrisent la technologie, en créant des opportunités d’investissement et des partenariats avec des pays voisins, et qui saura développer notre zone, voilà ce que j’attends. Les opportunités sont là, avec la masse critique des îles de l’océan Indien. L’Afrique, c’est l’eldorado, mais il n’y a pas que nous sur le continent africain. Si nous arrivons à créer une passerelle entre les îles et les pays de l’océan Indien, je pense que ce sera un atout très intéressant.

Que pensez-vous de cette fixation par rapport aux Singapouriens ?

Singapour est un modèle dont nous devons nous inspirer. Mais je pense que Maurice est assez mûr pour pouvoir se tenir sur ses deux jambes, et non plus s’appuyer sur un partenaire en particulier qui, très souvent, n’a pas les solutions à tous nos problèmes. Je crois dans la diversité et je pense que nous avons beaucoup à apprendre d’autres partenaires. Je trouve cependant dommage que cette inspiration tourne souvent à l’obsession quand il s’agit de Singapour.

BIRGER. avait le projet de créer une filiale aux Maldives. Où en êtes-vous ?

Notre histoire est riche. Notre société figure même parmi les précurseurs au niveau de la régionalisation, s’étant exportée à Madagascar en 1955 et à La Réunion en 1957. Ce n’est qu’en 2010 qu’on a décidé de redynamiser notre expansion régionale, sur Rodrigues, les Seychelles et les Comores. Le projet des Maldives fait partie de notre seconde phase de développement car nous voulons avant tout un projet tangible, synonyme de création d’emplois.
 

JACQUES HAREL - CHIEF EXECUTIVE OFFICER DE BIRGER.

« Il faut former les Mauriciens, et il faut que les étrangers transmettent leurs connaissances aux Mauriciens afin que ceux-ci puissent reprendre les rênes. Mais malheureusement, ce transfert de connaissances ne se fait pas toujours comme je le conçois »




Vous êtes actuellement dans l’application du plan 2012-2017. D’ici 2017, quelle sera la part des revenus qui sera généré de l’extérieur ?

Notre objectif est d’atteindre 50 %. Avec notre plan de régionalisation, entamé en 2010, nous n’avions quasiment aucun revenu de l’étranger. Avec le plan 2012-2017, on cherche à confirmer et à stabiliser nos activités dans la région. On souhaite que nos filiales deviennent profitables et indépendantes de la maison mère à Maurice tout en essayant d’aller chercher d’autres territoires. Le potentiel y est, et nous croyions que le plan est réalisable.

Comment arriver à concilier les partenariats quand l’entreprise est d’abord familiale ?

Nous avons la chance d’être une PME familiale. En tant que société, nous réalisons nos limites et nous sommes conscients qu’il faut faire  des choix. Et nous devons savoir nous concentrer sur certaines activités. Autrefois, notre société était engagée dans plusieurs activités, mais après on s’est recentré ; on s’est spécialisé sur une seule activité, la technologie, afin de faire une différence.

Être uniquement des actionnaires et confier la gestion à des experts étrangers, oui c’est un autre modèle que je respecte. Mais à force de confier la gestion à des étrangers, on finira par croire qu’on ne fait pas confiance aux Mauriciens.

Il faut former les Mauriciens, et il faut que les étrangers transmettent leurs connaissances aux Mauriciens afin que ceux-ci puissent reprendre les rênes. Mais malheureusement, ce transfert de connaissances ne se fait pas toujours comme je le conçois.

Pourquoi le besoin de ce rebranding ?

Blanche, Birger marquait un décalage entre le nom et les activités des trois entités dans l’océan Indien. Auparavant, nous étions un petit groupe avec plusieurs activités, et aujourd’hui Blanche, Birger Maurice est spécialisé au niveau de la technologie. Puis le nom lui-même est un peu poussiéreux. Il fallait lui donner un coup de jeune. Et la troisième raison, c’est la séparation capitalistique, enclenchée dans les années ‘90, entre la famille Blanche et Birger, qui est implantée à La Réunion dans le domaine de la bureautique et à Maurice dans le secteur de la technologie, respectivement. Et les deux, Maurice et la Réunion, sont aussi propriétaires d’une entreprise à Madagascar. S’il y avait un certain sens d’avoir le même nom dans le passé, aujourd’hui il faut différencier les trois sociétés car les activités sont différentes.

Par ailleurs, BB Maurice a entrepris une nouvelle restructuration de ses activités qui étaient anciennement sur une structure pyramidale et aujourd’hui, nous avons donc créé 8 business units avec des métiers liés à la technologie afin d’encourager, entre autres, l’entrepreneuriat au sein de chaque division, mais aussi fidéliser la clientèle.

Cela fait trente ans qu’on entend parler de l’Afrique. Qu’estce qui bloque vraiment les entreprises mauriciennes pour aller en Afrique ?

Je pense que les entreprises mauriciennes ont été sensibilisées à la situation et un certain nombre souhaite s’exporter sur l’Afrique. La difficulté que nous avons, c’est qu’on ne comprend pas vraiment les réalités du terrain en Afrique. Il y a tant de sensibilités qu’il faut comprendre afin de réussir dans les différents pays d’Afrique, dont les cultures diffèrent. Je pense qu’on a eu tendance à sous-estimer cet aspect culturel et à essayer de l’intégrer. Peut-être a-t-on trop tendance à venir faire des coups, gagner des projets et puis s’en aller, mais pas avec une vraie volonté de s’installer dans le pays et de développer à long terme.

Afin de réussir, je pense qu’il faut avoir des affinités avec des locaux à qui on peut faire confiance, et qui peuvent être la proue des activités. Je pense que la majorité des Mauriciens n’ont pas trouvé le bon modèle pour s’implanter en Afrique. Ceci dit, il y a eu quelques succès francs de Mauriciens en Afrique, notamment dans le domaine sucrier en Tanzanie et également dans le commerce.


Source : CAPITAL MERCREDI 20 MAI 2015 / EDITION 227 (WWW.CAPITAL-MEDIA.MU)

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